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Le cadeau

Statistiques : 1432 mots – 8231 signes – 5 min de lecture.
Note  : Il s’agit de ma seconde plus ancienne nouvelle. Je l’ai écrite en 1996 pour un concours de nouvelle sur un site qui n’existe plus aujourd’hui,
En la relisant, je me dit aujourd’hui qu’elle mériterait peut-être d’être un peu retravaillée… peut-être un exercice à tenter ^^
Disponible au format pdf  pour les liseuses, tablettes et smartphone.

Andromède est mon nom et j’ai vécu de nombreuses vies.

La première dont je me souvienne; j’étais une très belle chatte au pelage blanc-roux. Je détestais cette existence. Je fus battue, affamée, malmenée, maltraitée. J’ai vraiment maudit cette condition.

J’avais pensé que la mort serait pour moi la fin, mais elle fut le commencement. Le commencement de la longue errance de mon âme. Celle-ci ne retourna pas, ainsi que je l’avais cru, auprès de son Créateur. Elle me ramena inlassablement vers cette maudite terre pour y vivre encore et encore.

Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait d’une bénédiction, d’un présent. Mais à ce moment, je me croyais damnée par Lui pour je ne sais quelle erreur.

Ainsi je vécus maintes destinées. Ma vie de fleur du désert fut aussi brève que ma beauté fut grande. La sécheresse fut alors ma plus grande ennemie.

Mes jours sous la forme d’un vermisseau ne furent pas nombreux, eux non plus. Je regrettais des pattes pour gambader dans les prairies et je préférais l’air pur à la moiteur de la terre. Je fus rapidement libérée par une mère rouge-gorge.

Ma vie de cochon fut, comme les autres, triste et morose. Je l’exécrais aussi. Les enfants de la ferme rigolaient de moi et me lançaient des pierres. Triste et inconsolable, je les regardais jouer avec le doux lapin et le chien bienheureux. Ah ! Ce lapin, ce que j’ai pu le haïr. Je le haïssais bien plus que je ne haïssais mon existence. Je le haïs tant et si bien; que lorsque mon esprit se libéra de la pauvre pièce de boucherie que mon corps était devenu, il s’incarna dans la peau de l’un d’eux.

Un lapin, j’aurais pu être heureuse alors. Mais, j’avais mis tant de force à le détester que je ne pouvais m’aimer. Je fus un lapin exécrable et finit très vite en civet.

J’ai connu aussi la longueur et la constance de la vie des chênes. Je fus alors centenaire. Mais ce temps, qui est si précieux aux hommes, n’était pour moi que perte. Je regrettais sa lenteur et son immobilité. J’aurais voulu me lever et marcher. Mais ne veut-on pas toujours ce que l’on ne peut avoir?

Ma première vie humaine, fut pour moi, pire que les autres. Un arbre peut recevoir une pierre sans saigner, pas un humain, un chat peut retomber sur ses pattes sans en casser une, pas un humain ! De plus, j’étais une enfant laide et repoussante donc repoussée. Mais malgré les quolibets, les pierres, les cris, les moqueries et les rebuffades de ma mère, je réussis à vivre jusqu’à l’âge de neuf ans. Je mourus d’une fièvre trop forte, mais j’étais trop heureuse de laisser derrière moi la haine de ma famille, la morsure du froid et celle plus sournoise de la faim.

Celle de souris fut brève, elle aussi. Je n’eus à me plaindre que des chats !

J’étais lasse de ces incessants voyages charnels. J’aurais voulu reposer mon cœur, mais il me restait tout à apprendre. Alors mon âme continua l’odyssée qu’elle avait entreprit. Mais comme toujours, c’est au moment où l’in peut voir et comprendre qu’on perd la vue et l’ouïe. Cette lassitude me rendit encore plus critique et plus grincheuse que jamais.

Je fut un grand tigre d’Asie. Je regrettais les pluies abondantes, le climat si particulier et les hommes toujours sur mes talons pour ma magnifique fourrure.

Je vécus gerboise et ma plaignit d’avoir toujours à échapper à tel ou tel prédateur. Ma vie n’était que course.

Lorsque je fut une des femmes d’un prince africain, je regrettais de n’être la seule.

En tant que plant de basilic, je maudissais les humains qui me torturaient, m’enlevant mes feuilles une à une.

Le guerrier que je fut se détestât pour les meurtres et les méfaits commis sur des innocents. Mais je n’en continuais pas moins de les faire.

Ma vie d’antilope me fut très pénible, car je ne supportais pas d’avoir à toujours courir.

Je fut une femme très belle et aimée des hommes. Pourtant cette beauté ne fut, pour moi, que matière à ruminer. Car les hommes ne m’aiment que par elle. Pour cette raison, je déplorais de la posséder.

Je vécus bien d’autre vie encore : Une rose dans un jardin anglais, un serpent, une girafe dans la savane, un tilleul, un oiseau-lyre, une fleur de jasmin, un saule pleureur, une chèvre et même une baleine bleue, chantant ma tristesse au fond des océans.

Toutes ces vies, je les ai vécus en pleurant, rechignant. Elles n’étaient pour moi que matière à ma plaindre, à gémir, à regretter. Pourtant, je le sais à présent, toutes ces choses que j’aurais pu apprécier, admirer, faire, ou … vivre ! Profiter simplement d’un bol de lait frais offert par une bergère charitable à la misérable chatte que j’étais ! Apprécier le souffle chaud du désert caressant mes pétales ! Jouir de ma puissance de tigre ! Mettre à profit le temps de ma vie de chêne !

Peut-être, penses-tu que je me plains, mais n’en crois rien. Je me rends compte de mes erreurs et je te les donne pour que tu ne les refasses pas à ton tour.

J’ai été mâle et femelle de nombreuses fois, mais toujours je me suis sentie féminine. Jamais ma féminité ne fut plus forte, ma sensualité plus puissante et ma force plus grande. J’avais, enfin décidé de vivre cette vie pleinement et c’est ce que j’ai fait. J’ai trouvé ma place, ma voie et j’ai vécu heureuse. Je fut belle, je fut aimée, je l’ai accepté; j’ai aimé, j’ai été utile et j’ai eu des enfants. Même à présent que je suis vieille, ma beauté est toujours présente, je suis encore dorlotée et choyée parce que j’ai compris qu’il ne faut pas lutter contre ce que l’on est. J’ai vécu toutes ces destinées pour comprendre cela. Plus d’existence que je ne l’aurais voulu, mais cela me fut utile, en fin de compte. J’arrive maintenant, au terme de celle-ci; je sais que cette fois je vais retourner près de mon Créateur. Aussi je veux t’offrir mon expérience et ma lucidité pour que cela ne serve pas qu’à moi. Crois-moi Bérénice ! Il faut vivre ta vie, ne passe pas à côté d’elle ou tu devras la recommencer jusqu’à ce que tu comprennes. Je te donne ma vie et toutes celles qui l’ont précédée, toi que j’aime si fort, ma fille, ma sœur, ma mère, ma maîtresse.


Bérénice s’éveilla en sursaut. Elle était toujours assise dans son grand rocking-chair blanc pourtant il lui semblait revenir d’un long voyage. Elle cligna des yeux pour quitter le rêve fabuleux qu’elle venait de faire.

Elle regarda Andromède pelotonnée sur ses genoux. La vieille chatte malade tremblait de tout son corps et Bérénice savait qu’il ne faudrait plus longtemps maintenant. L’animal souleva la tête et la regarda droit dans les yeux. Sans pouvoir se détourner, Bérénice entendit dans son cœur une voix lui dire : « Crois-moi Bérénice ! Il faut accepter ta voie et t’y tenir. Sinon long sera le chemin qui t’y ramènera. N’oublie pas, ma douce… »

Dans ses bras, sa vieille amie expira doucement. Bérénice ne put retenir ses larmes pour celle qui avait vu le jour en même temps qu’elle. Pleurant toujours, elle déposa Andromède dans le petit cercueil de carton qu’elle avait confectionné quand elle avait appris que sa chatte était condamnée. Elle le garda un moment contre elle, puis alla le déposer sur la commode.

Elle regarda dans la grande psyché d’ébène et sursauta. Elle avait indéniablement changé. Elle n’était plus le vilain petit canard qu’elle avait toujours été. Son regard était chaud et profond, sa bouche pleine et pulpeuse, son visage doux et ses cheveux étaient une cascade de feuille d’automne. Elle avait aussi plus d’assurance, plus de confiance. Elle comprit qu’elle possédait à présent, toutes les qualités d’une femme, mais elle ne savait pas comment. Elle aperçut alors, dans le miroir, le reflet du petit cercueil.

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